Les chevaliers du clavier – comment briser la carrière de jeunes gardiens de but

Aujourd’hui, je suis au bout de ma chaîne. Je suis à fleur de peau, même enragée. Jusqu’à maintenant je me suis abstenue de commenter le dossier des gardiens de but des Canadiens (un dossier qui persiste depuis le départ prématuré de Carey Price). Mais là, parce que les Canadiens ont rappelé Jacob Fowler du Rocket de Laval et l’ont fait venir à toute vitesse à Ottawa pour le faire jouer ce soir, oui ce soir! je dois le dire et pas juste lâcher une couple de sacres :

J’AI HONTE!

Pas juste de la façon dont le dossier des gardiens est géré, mais de tout ce qui entoure l’organisation des Canadiens depuis des décennies. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Ce n’est pas d’hier que les Canadiens gèrent mal le filet. Marc Bergevin n’a peut-être pas eu de succès à trouver un bon auxiliaire à Carey Price, mais ça date d’avant lui. Souvenons-nous de Jaroslav Halak qui a été échangé après des séries 2010 contre toute attente, où l’équipe est allée en demi-finale. Et l’arrivée de MM. Gorton et Hughes n’y a rien changé, et je n’ai pas de félicitations à leur faire. En 2022, ils ont acquis Andrew « The Hamburglar » Hammond. Ça semblait correct au début en raison des blessures à Jake Allen, Carey Price et du poignet endolori de Samuel Montembeault. Mais après 3 matchs, il s’est blessé et l’équipe l’a échangé à la date limite. En 2023-2024, ils ont été pris avec 3 gardiens en santé, et au lieu d’en échanger un ils ont imposé à Martin St-Louis une rotation comparable à celle des lanceurs de baseball professionnels (MLB). Et après qu’il ait connu une saison 2024-2025 fumante, Montembeault a eu des contre-performances en début de saison, et depuis la gestion est un cauchemar avec le rappel de Jacob Fowler ce matin.

Ajoutez à cela une défensive déficiente – absence totale de système, ce n’est que le man to man, un système basique que peu réussissent à maîtriser et cela donne une brigade défensive désorganisée, qui joue comme des poules sans tête et expose trop le gardien – et on a encore échappé le ballon, alors que le pauvre Samuel ne demande pas mieux que de rebondir.

Qu’on souligne une mauvaise passe du gardien de Bécancour est une chose mais que les chevaliers du clavier soient de retour et que leur ton soit INTRANSIGEANT est inadmissible. Aucune pitié, aucun respect, ces justiciers anonymes qui se cachent derrière leur clavier réclament désormais que le gars soit soumis au ballottage, balancé à Laval et oublié pour toujours!

Cette expression «chevaliers du clavier», je l’aime bien. Je l’ai entendue avant-hier soir, dans un podcast. Et elle représente bien la réalité des réseaux sociaux et de l’absence de nuance dans les débats, voire dans l’expression même des sentiments humains depuis peu. On ne nuance plus, on ne respecte plus, on ne transige plus.

Quelle honte! Des mauvaises saisons, ça arrive. Pourquoi tolère-t-on autant de violence verbale? Derrière le masque numéro 35 il y a un homme, un mari et un futur père de famille. Sa femme est enceinte, il y a les enjeux de l’arrivée du premier enfant. J’en sais quelque chose, et mon mari aussi, pour avoir mis mon fils au monde il y a plus d’une décennie.

Et pas que ça, à la fin de janvier le président hockey des Canadiens Jeff Gorton a annoncé qu’il a relevé l’entraîneur des gardiens Éric Raymond de ses fonctions, et sans le savoir le jour où la grand-mère de Samuel est décédée. Selon la direction, les gardiens avaient besoin d’une nouvelle voix dans le vestiaire. Or, Samuel a dit être sous le choc, évoquant d’excellentes relations avec Raymond. Je vois mal en quoi cette décision n’aurait eu aucun impact négatif sur le gardien. Ajoutez à ça le désir d’aller aux Jeux olympiques à Milan-Cortina, et vous avez une idée de ce qui se passe dans sa vie.

Alors, qu’il ait une mauvaise passe est correct. Qu’on lui préfère un jeune peut-être pas prêt pour la grand ligue est probablement un geste de panique de la part de la direction, parce que rien ne garantit que l’équipe soit des séries malgré la saison somme toute excellente, l’association Est étant impitoyable cette année, mais je comprends qu’ils cherchent à améliorer l’équipe avec les moyens du bord faute d’avoir conclu des transactions à la date limite (et je ne comprends pas pourquoi). Que la presse sportive et les commentateurs en parlent est tout à fait normal, mais que des internautes québécois polluent d’insultes les publications officielles de RDS, TVA Sports et autres médias dont les nouvelles du sport ne sont pas bloquées sur Facebook, ça ce n’est pas normal.

On ne se contente pas de saluer, cordialement, l’arrivée d’un gardien de but prometteur rappelé dans le but d’aider les Canadiens à se qualifier le plus tôt possible en séries éliminatoires. On se moque d’un Montembeault déjà à terre, on lui souhaite les pires malheurs – ballottage, fin de saison au Rocket – et on va jusqu’à souhaiter qu’il ne revienne plus jamais garder les buts au Centre Bell. Et pas toujours avec un langage châtié. Je suis contrainte de bloquer plusieurs personnes sur les plates-formes de réseau social en raison du ton violent de leurs commentaires.

Cela ne date pas d’hier, ces commentaires violents. Un souvenir plutôt douloureux me revient en tête, soit le congédiement de Dominique Ducharme, en février 2022, une autre victime du tribunal populaire virtuel alors que la COVID n’en finissait plus et que le Québec n’avait pas encore commencé à rouvrir.

Pas de remerciements, pas de respect, pas de remise en perspective en raison des difficultés de l’équipe, on a carrément oublié qu’il est le dernier des entraîneurs-chefs de la Sainte-Flanelle qui ait atteint la finale de la Coupe Stanley. Et pis encore, après l’avoir pourtant applaudi à tout rompre au match d’ouverture local de la saison 2021-2022, assez rapidement le ton a changé : il s’est fait conspuer par les spectateurs, quand l’équipe avait l’autorisation d’avoir un public dans l’enceinte du Centre Bell. Et cela, au point où et lui et sa conjointe ont raconté qu’un soir sa fille était sur place et en larmes… Terrible! J’ose pas imaginer l’impact sur sa famille.

Cette histoire est d’autant plus pathétique que, non contents qu’il ait été viré et se soit volontairement effacé pour un temps de l’espace public, aujourd’hui dès que son nom est mentionné dans l’actualité sportive, les mêmes partisans reviennent et recommencent à le couvrir d’insultes sur les réseaux sociaux. Pour certains, c’était la peine capitale : il devait partir… et ne plus jamais revenir. Sans même connaître la feuille de route impressionnante de M. Ducharme, ni reconnaître ses compétences alors que Bruce Cassidy l’a pris comme adjoint à Vegas, ils se sont exprimés ex cathedra, avec conviction : « Il ne reviendra plus jamais dans la LNH comme entraîneur-chef », ou encore : « Sa place n’est même pas dans le junior ».

Autrement dit, même un des meilleurs entraîneurs-chefs de la LNH dans notre époque contemporaine, je parle ici de Bruce Cassidy (finale de 2019, champion avec les Golden Knights en 2023 et trophée Jack-Adams en 2020), ne peut convaincre ces chevaliers du clavier qu’il croit très fermement, dans son cœur, que Ducharme reviendra un jour à la barre d’une équipe de la LNH. Non, ça n’arrivera pas, qu’ils disent!

Cette condamnation du public, ce tribunal parallèle, est dans notre paysage depuis longtemps grâce aux lignes ouvertes du soir, à la radio, mais plus que jamais avec Internet maintenant disponible dans tous les foyers (ou presque) et sur nos cellulaires. C’est si facile de critiquer sans qu’on soit en mesure d’identifier la personne, ou de la confronter directement.

Et cela ne touche pas que le marché québécois. Un animateur de radio (Jérôme Landry) a dit quelques fois en ondes qu’à Boston, même quand les diverses équipes professionnelles ont du succès, les amateurs de sports continuent de chialer. Vraiment étrange! Et à cause des déboires des Maple Leafs de Toronto, qui ne feront assurément pas les séries ce printemps, le verdict populaire est sans équivoque : trop de fans réclament non seulement la tête de leur entraîneur-chef Craig Berube, mais ils ne veulent plus jamais le revoir dans le milieu du hockey! Un jugement sans appel dans la Ville-Reine, bien que je comprenne la frustration des partisans de la région parce que les Maple Leafs n’arrivent toujours pas à atteindre la finale après plusieurs réorganisations, nouvelles embauches et acquisitions.

Tout de même, je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi Berube, qui a remporté une Coupe Stanley avec les Blues de St. Louis en juin 2019, se fait descendre de la sorte sur Internet. Pourquoi est-on aussi sévère envers lui, au point de ne plus vouloir le revoir dans le milieu du hockey si par malheur il se fait virer dans un futur plus ou moins rapproché?

Si une attitude aussi désagréable du public, et trop souvent du commentariat sportif, ne date pas d’hier, il est évident que l’arrivée des réseaux sociaux a empiré les choses.

Vous voulez un exemple patent? Les quatre entraîneurs-chefs des Canadiens, de l’ère moderne dois-je préciser, qui ont réussi à mener l’équipe en finale gagne ou perd, ont tous subi l’inquisition du public et des commentateurs, chroniqueurs, animateurs et autres «eurs» en dépit de leur succès :

  • Jean Perron, gagnant de la Coupe Stanley en 1986 : Serge Savard a récemment dit avoir regretté de lui donner un contrat après ce championnat. Congédié 2 ans plus tard (1988);
  • Pat Burns, finaliste en 1989 : c’est lui qui a démissionné à la fin de la saison 1991-1992, invoquant sa frustration face à la presse montréalaise (information confirmée dans Wikipedia), 3 ans après avoir perdu la Coupe Stanley aux mains des Flames de Calgary;
  • Jacques Demers, champion en 1993 : en 1993-1994 l’équipe est restée longtemps hors du portrait des séries, et il est congédié en octobre 1995, soit 2 ans après la dernière Coupe Stanley remportée par les Canadiens;
  • Dominique Ducharme, finaliste en 2021 : congédié le 9 février 2022, après une inflexion (beaucoup trop) rapide du public et des critiques, le tout amplifié par Facebook, Twitter et les « sites à clic » (click bait en anglais), un cocktail explosif qui l’a éjecté du bateau à peine 7 mois après le dernier match de la finale disputé à Tampa Bay…

La différence est frappante. 2 à 3 ans pour les trois premiers, et 7 mois pour le quatrième. Sept mois! À peine plus de deux cents jours! Dominique aurait-il bénéficié d’un peu plus de répit, et demeuré en poste plus longtemps, sans Facebook et Hockey30? Je crois bien humblement que oui. La COVID a-t-elle exacerbé les frustrations? C’est clair que cela n’a pas aidé…

Résidant à Québec depuis presque toujours, je reconnais qu’à l’époque des Nordiques ce n’était guère mieux. Dans les lignes ouvertes on ne peut compter les appels aux congédiements et aux échanges, et dans la mesure où adolescente je me couchais tard et que j’appelais de temps en temps à la station CJRP 1060 AM (fermée en 1994), pour parler à Jean Perron, François Beaulé ou Jos Hardy, je plaide coupable.

Je ne me souviens plus d’avoir critiqué ouvertement un joueur ou un coach, mais je ne me considère pas blanche comme neige, j’ai sûrement contribué à ma manière au climat négatif et probablement aux étés passés ailleurs qu’au Québec par les vedettes de mon ancienne équipe…

Et j’ai mal en-dedans aujourd’hui. Peut-on faire preuve d’un peu plus de respect?

Cette saison, on a toutes les raisons d’être de bonne humeur… mais non! Tout d’abord c’est Éric Raymond, ensuite on s’en prend à Patrik Laine, et là c’est Montembeault. Qui sera le suivant?

Cela étant dit, concernant la décision de rappeler Jacob Fowler qui est à l’origine de tout ce fiel – additionnel – sur Montembeault, je me demande si l’équipe a bien fait de le rappeler. Ce n’est pas d’hier que la défensive des Canadiens fait défaut, récemment ils ont perdu deux matchs en bris d’égalité malgré qu’ils aient marqué 5 buts, et tant Montembeault que Dobes ont eu des difficultés faute d’avoir une ligne bleue solide. Va-t-il être bien appuyé ou va-t-il se retrouver aussi exposé que ses deux coéquipiers à cause des poules sans têtes qui courent partout en zone défensive?

Je ne sais pas, mais ce qui m’inquiète au plus haut point est la gestion des gardiens au sein de l’organisation bleu-blanc-rouge, et cela malgré les changements à la direction générale… et depuis longtemps.

On a brûlé plusieurs jeunes gardiens, Cayden Primeau étant un autre exemple comme l’a exprimé un ami à moi :

Alors, pourquoi l’avoir rappelé? Est-ce le public, ou le commentariat sportif, ou les deux? Je suis convaincue que oui, c’est pourquoi on va en finir tout de suite avec le narratif actuel voulant que Jeff Gorton et Kent Hughes n’écoutent pas la radio ni les fans…

… parce que OUI, ils les écoutent! Sinon, je ne crois pas que Fowler aurait été rappelé aujourd’hui ou d’ici à la fin de la présente saison, tout comme je ne crois pas que la direction aurait procédé à un changement d’entraîneur des gardiens de but alors que le contrat d’Éric Raymond se termine le 30 juin prochain.

Avec le temps, j’en suis venue à me demander si la direction du CH n’est pas comme la CAQ… c’est-à-dire se pourrait-il qu’elle dirige par sondages?

 

P.S. : À RDS ils ont confirmé que Jacob Fowler était déjà à Ottawa lorsque son rappel a été annoncé. Donc, il n’a pas eu à voyager à ses risques et périls dans la tempête. Toujours ça de pris…!

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